De la substance à la relation
La pensée de L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information de Gilbert Simondon.
Introduction
Cet essai porte sur L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information1, paru en 2005 chez Krisis et écrit en 1958 par Gilbert Simondon, philosophe français du XXe siècle intéressé principalement par l’épistémologie, la psychologie et la philosophie de la technique. L’ouvrage provient d’une nouvelle édition rassemblant L’Individu et sa genèse physico-biologique, paru en 1964 aux éditions P.U.F., et L’Individuation psychique et collective, paru chez Aubier en 1989. Cette édition constitue l’intégralité de sa thèse de doctorat. Nous excluons de notre analyse les compléments que la nouvelle édition apporte, comme Note complémentaire sur les conséquences de la notion d’individuation et Histoire de la notion d’individu. Nous avons choisi de ne pas suivre le plan d’ILFI, mais plutôt d’exposer les concepts principaux introduits par Simondon en gardant en mémoire que de tels concepts ne peuvent être isolés par l’analyse puisqu’ils sont étroitement liés et forment système. Nous illustrerons notre cheminement théorique en exposant des exemples liés à la technique par la mise en dialogue de la thèse principale avec la thèse secondaire, Du mode d’existence des objets techniques2, paru en 2006 chez Aubier.
Après avoir exposé la pensée de l’individuation et comment celle-ci critique la notion de substance, nous montrerons les intuitions communes entre Simondon et Bachelard, puis nous conclurons en critiquant la notion de préindividuel.
La pensée de l’individuation
La philosophie de Simondon repose sur l’étude critique des pensées anciennes, comme celle des physiologues ioniens, l’hylémorphisme d’Aristote et l’atomisme substantialiste de Démocrite, réactualisées à travers les dernières découvertes scientifiques de son temps3. Dans une démarche similaire à celle de Merleau-Ponty4, il critique les notions de forme, de matière, et de substance, qui sont traitées dans la philosophie comme des structures du Monde posées comme réalités en soi. Sa pensée porte sur l’individu et sa genèse. L’idée principale et innovatrice qu’il développe est de penser l’individu en formation comme un individu incomplet, conservant dans sa dimension d’être une préindividualité agissant sur la formation de l’individu. Nous questionnerons dans cet essai les critiques que Simondon porte contre l’idée de substance à travers la notion d’individuation.
La critique du principe d’individuation
Simondon remet en question des concepts et des modes de pensée classiques comme celui du principe d’individuation. Le présupposé non questionné de la philosophie substantialiste est le fait que l’individuation ait un principe qui serait antérieur à l’individu et qui permettrait d’expliquer sa formation.
Chez Démocrite, par exemple, l’atome est un principe absolu, existant en soi et pouvant expliquer la totalité des individus. Cette conception se retrouve jusqu’au matérialisme atomiste moderne qui considère les particules quantiques comme des substances premières à l’origine de la nature individuée. Le problème vient du fait que l’individu devient un principe et en même temps un objet de recherche. On ne peut alors pas concevoir l’atome individué comme un principe d’individuation.
La même critique est faite au schéma hylémorphique d’Aristote qui considère l’individu comme l’union entre la forme et la matière. La matière et la forme sont déjà des réalités individuées et ne peuvent donc rendre compte de la formation de l’individu. Il est nécessaire de questionner l’opération de prise de forme, de mettre l’accent sur la médiation entre ces prétendus principes : celle-ci représente la véritable zone obscure de l’hylémorphisme. Il convient alors de remplacer certaines notions héritées du substantialisme comme celles de forme, de matière et d’équilibre stable par des notions fondamentales et nouvelles comme celles d’information, d’énergie et de métastabilité5.
Simondon inverse ainsi la démarche classique : il devient important de « connaître l’individu à travers l’individuation plutôt que l’individuation à partir de l’individu6 ». L’opération d’individuation est contemporaine de l’individu et non pas antérieure à celui-ci. Le principe d’individuation n’existe pas avant l’individu. Pour comprendre l’individu, il faut saisir sa genèse et donc étudier la réalité préindividuelle.
Nous comprenons alors pourquoi dans MEOT Simondon exprime la nécessité, pour étudier l’objet technique, d’en retracer la genèse : « Cependant, au lieu de partir de l’individualité de l’objet technique, ou même de sa spécificité, qui est très instable, pour essayer de définir les lois de sa genèse dans le cadre de cette individualité ou de cette spécificité, il est préférable de renverser le problème : c’est à partir des critères de la genèse que l’on peut définir l’individualité et la spécificité de l’objet technique7 ». Cette méthode devient centrale également pour étudier la technicité : « C’est pourquoi il est insuffisant, pour comprendre la technicité, de partir des objets techniques constitués ; les objets apparaissent à un certain moment, mais la technicité les précède et les dépasse ; les objets techniques résultent d’une objectivation de la technicité ; ils sont produits par elle, mais la technicité ne s’épuise pas dans les objets et n’est pas tout entière contenue en eux8 ».
Si l’individu est constitué par sa réalité préindividuelle, peut-on encore penser l’identité de l’être et de l’individu ? Cette nouvelle conception de l’individu nous dirige vers une nouvelle étude de l’être.
L’être et le devenir
Chez Simondon, nous passons d’une ontologie, l’étude de l’être constitué, à une ontogenèse, l’étude de la genèse de l’être. L’opposition de l’être et du devenir est une conception erronée issue d’idées substantialistes. L’être est le devenir et le devenir est l’être : « Le seul principe sur lequel on puisse se guider est celui de la conservation d’être à travers le devenir ; cette conservation existe à travers des échanges entre structure et opération, procédant par saut quantique à travers des équilibres successifs9 ».
L’individu n’est pas la totalité de l’être, mais seulement une partie. Il est désormais plus judicieux de considérer l’être comme le couple formé par l’individu et son milieu, correspondant respectivement à deux phases de l’être apparaissant après la première individuation. Le milieu est l’être moins l’individu : l’être est donc plus riche que l’individu. L’individu et le milieu sont en relation transductive puisque l’individu conditionne le milieu tout comme le milieu conditionne l’individu.
Dans MEOT, l’objet technique est relation entre son milieu géographique et son milieu technique, créant ainsi un troisième milieu qui est celui du milieu techno-géographique : « il crée de lui-même son milieu associé et est réellement individualisé en lui10 ». Un objet technique devient individu technique lorsqu’il a besoin de son milieu associé pour fonctionner, contrairement à l’ensemble technique. Ainsi, l’individu humain peut être considéré comme milieu associé de l’individu technique puisqu’il contribue à l’intégration des individus techniques dans un ensemble technique. Il est organisateur et relation entre différentes réalités techniques11. Un objet technique sans milieu associé peut être considéré comme un élément technique s’il entre dans la constitution d’un individu technique. Simondon compare l’élément technique à un organe dans un être vivant.
Là où Georg Wilhelm Friedrich Hegel pensait dans sa dialectique le négatif comme la seconde étape de son système, Simondon pense le système incompatible et sursaturé comme un système où règne l’immanence du négatif. C’est l’individuation qui opère le renversement du négatif au positif. Il n’y a plus succession des étapes de la dialectique, mais présence de phases de l’être en parallèle. Alfred North Whitehead résume bien cette intuition en disant qu’il « existe un devenir de la continuité, mais pas de continuité du devenir12 ». L’être n’est ainsi ni dans le devenir, ni même le résultat du devenir : l’être est le devenir. Le devenir est une permanente résolution amplifiante et métastable opérant par crises. La dialectique ne peut être pensée que pour l’être monophasé, l’être substantiel. Si nous substantialisons l’être, nous l’excluons de tout devenir puisque celui-ci est résolu d’avance et privé de potentiels.
Ainsi, cette nouvelle conception de l’être nous invite à rejeter la valeur d’être de la substance. À cette dernière est substitué le concept de relation.
Le réalisme de la relation
On peut parler chez Simondon de réalisme de la relation. La relation transductive est une relation qui constitue des termes qui ne préexistaient pas à cette relation. La valeur d’être n’est plus dans des termes fixes, stables et existant en soi, mais dans la relation entre des termes non-substantiels et métastables. La relation est ainsi « modalité de l’être13 ». On ne peut concevoir un terme sans son aspect relationnel. Le problème de la philosophie du sujet est de considérer le sujet comme un terme isolé où les relations seraient accidentelles : elle le substantialise. Or, le sujet ne peut être considéré comme terme pur puisqu’il ne peut se constituer par lui-même : « La substance est comme le terme relationnel devenu absolu14 ». Il faut considérer la substance comme un cas extrême où la relation serait dépréciée à son maximum. Le sujet n’est pas un terme isolé de la relation : le sujet est véritablement relation.
L’opposition entre culture et technique est principalement due au fait que la culture substantialise la machine et, par là, la méconnaît. La machine est considérée comme une unité absolue isolée, tout comme le sujet. Or, la compréhension de l’aspect relationnel de la machine est primordiale pour réunir culture et technique. La machine est en relation avec ses éléments techniques tout en étant en relation avec les autres machines au sein d’un ensemble technique. La machine n’est pas fermée sur elle-même, mais ouverte à de nouvelles relations possibles. La notion de machine doit être réévaluée dans la culture15.
Simondon nous invite à penser l’être en relation à travers la transduction. Elle est « ce par quoi une structure apparaît dans un domaine de problématique comme apportant la résolution des problèmes posés16 ». L’être simondonnien est avant tout un être problématique. C’est une unité transductive capable de se déphaser par rapport à lui-même, de se décentrer. À partir de dimensions incompatibles et disparates17, l’être à travers l’individuation résout sa propre problématique en intégrant ses dimensions dans une dimension nouvelle et supérieure. L’individuation est une résolution partielle et non totale puisqu’elle n’épuise jamais la totalité des potentiels d’un système. La transduction opère la communication du système entre ses différents ordres de grandeur. Elle exprime l’individuation et c’est à travers cette notion que Simondon peut mener à bien sa recherche en passant de l’individuation physique à l’individuation vitale et de l’individuation psychique à l’individuation psycho-sociale. Toutefois, il ne faut pas penser l’individuation comme un processus linéaire : c’est ce que nous verrons dans la prochaine section.
La métastabilité
L’individuation ne peut être pensée sans la notion de métastabilité. Celle-ci est une notion empruntée aux systèmes physico-chimiques, qui met l’accent sur l’énergie potentielle résidant dans un système. Un système, sous certaines conditions de tension, peut passer d’un état à un autre en libérant une partie de son énergie potentielle. Il s’opère ainsi une nouvelle structuration brusque où le système bascule dans un nouvel équilibre métastable. La métastabilité est similaire à la notion de saut quantique. Un électron peut passer d’un état d’énergie à un autre de manière quasi instantanée, transformant ainsi son individualité18. En faisant l’histoire de la notion d’individu19, Simondon se rend compte que celui-ci a toujours été considéré comme en équilibre stable, or cet équilibre exclut tout devenir. Un individu en équilibre stable est un individu mort, privé de potentiels et donc privé de toute possibilité de transformation : « Seule la mort serait la résolution de toutes les tensions ; et la mort n’est la solution d’aucun problème. L’individuation résolutrice est celle qui conserve les tensions dans l’équilibre de métastabilité au lieu de les anéantir dans l’équilibre de stabilité20 ». Le vivant, contrairement à l’individu physique, est en perpétuelle individuation. Sa nature préindividuelle est riche en potentiels, source d’individuations futures et de nouveaux états métastables. Il est « agent et théâtre d’individuation21 ». La métastabilité est donc une condition de vie.
Dans MEOT, Simondon nous offre à travers le concept de métastabilité une vision discontinuiste de l’évolution technique : « L’évolution spécifique des objets techniques ne se fait pas de manière absolument continue, ni non plus de manière complètement discontinue ; elle comporte des paliers qui sont définis par le fait qu’ils réalisent des systèmes successifs de cohérence ; entre les paliers qui marquent une réorganisation structurale, une évolution de type continue peut exister22 ». Le progrès technique est fait de perfectionnements majeurs discontinus qui sont des réorganisations structurelles brusques. Elles constituent des découvertes de synergies fonctionnelles. Les perfectionnements mineurs continus ne font pas évoluer l’objet technique puisqu’ils ne dépendent que des usages et sont principalement régis par les lois du marché et l’esthétique, dans le souci de présenter un objet technique comme supérieur aux plus anciens23.
Résonance interne et information
Lorsqu’une réalité est en cours d’individuation, il y a « une dépendance de chaque sous ensemble par rapport à l’ensemble, il y a aussi une dépendance de l’ensemble par rapport aux sous ensembles24 ». Il y a ainsi communication entre deux ordres de grandeur différents. La résonance interne est contemporaine de l’individuation. Simondon critique le schème hylémorphique à travers cette notion et en apportant la condition énergétique. La matière qui est en train d’être moulée est en résonance interne puisque le devenir de chaque molécule intervient dans le devenir des autres molécules : on ne peut donc pas les isoler. Cette résonance institue une communication entre la matière microphysique et l’énergie macrophysique. Le moule joue le rôle de limite dans le processus de prise de forme de la matière25. La notion de résonance interne est étroitement liée à celle de causalité réciproque ou causalité circulaire26 : la relation de cause à effet devient opaque dans un système complexe.
L’objet technique se concrétise27 lorsque chaque élément qu’il contient entre en résonance : « L’être technique évolue par convergence et par adaptation à soi ; il s’unifie intérieurement selon un principe de résonance interne28 ».
La résonance interne nous invite à considérer l’information d’un système. Simondon reprend le concept d’information au courant de la cybernétique et plus particulièrement à l’un de ses fondateurs, Norbert Wiener, qui caractérise l’information comme une mesure d’organisation. L’information est considérée comme une entropie négative, une lutte contre la désorganisation d’un système. L’information apporte de la variabilité à un système et se situe entre le hasard pur et la simple régularité : « L’information est, en un sens, ce qui apporte une série d’états imprévisibles, nouveaux, ne faisant partie d’aucune suite définissable d’avance29 ». L’information intervient lorsque le système entre en incompatibilité, lorsqu’il y a présence de deux réels disparates en tension. Elle est « la signification qui surgira lorsqu’une opération d’individuation découvrira les dimensions selon lesquelles deux réels disparates peuvent devenir système30 ». Lorsqu’il y a disparation, il y a signification. L’information n’est pas un terme, mais « ce par quoi l’incompatibilité du système non résolu devient dimension organisatrice dans la résolution31 ». L’information est condition d’actualisation de l’énergie potentielle en énergie actuelle.
L’objet technique se concrétise s’il existe des obstacles à son fonctionnement interne. L’information résultant des incompatibilités du système est une condition d’individuation. On ne peut imaginer une machine avec une marge d’indétermination nulle puisque celle-ci n’aurait aucune variabilité et donc son fonctionnement n’aurait aucune signification. L’automate parfait n’existe pas.
À l’aide de cette nouvelle conception de l’information, Simondon critique celle de forme, ce qu’il développe dans l’étude de l’individuation psychique.
La psychologie de la Forme dans l’individuation psychique
Simondon actualise la psychologie de la Forme ou Gestaltpsychologie à travers le concept de métastabilité. La psychologie de la Forme est une théorie qui pense la perception comme la saisie de formes globales ayant une structure ou non. Elle se rapproche donc de la pensée systémique dans le sens où il faut considérer l’activité psychique comme un système complexe où le tout est supérieur à la somme de ses parties. Ainsi, parler de l’addition ou de la juxtaposition des éléments simples pour étudier la bonne forme n’a pas de sens. La bonne forme de la Gestaltpsychologie est un processus complexe qui tend vers l’harmonie, vers un état stable. Cependant, Simondon remarque que la bonne forme n’est pas la forme stable, mais la forme métastable qui est significative et est donc étroitement liée à la notion d’information : « La signification est le sens que prend un événement par rapport à des formes qui existent déjà ; la signification est ce qui fait qu’un événement a valeur d’information32 ».
L’angoisse et le transindividuel dans l’individuation psycho-sociale
On ne peut séparer l’individuation psychique de l’individuation sociale puisque chacun de ces domaines a besoin de l’autre. En effet, l’individu ne résout pas sa problématique seulement à travers l’individuation psychique. Sans le collectif, l’individu ne peut dépasser l’angoisse. Le sujet est angoissé lorsque l’être et sa nature associée se détachent. Le sujet porte ainsi l’intégralité de son existence sur son dos. La réalité préindividuelle submerge le sujet. Il ne peut trouver de solution pour intégrer l’affectivité et la perception, puisqu’il n’a pas recours au collectif. « L’angoisse est une émotion sans action, un sentiment sans perception33 ». Le collectif entre donc dans la problématique du psychique, d’où la nouvelle notion introduite par Simondon : le transindividuel.
Le problème du solipsisme chez Simondon est ainsi résolu à travers le concept de participation. L’individu est relié aux autres à travers sa réalité transindividuelle. « La participation, pour l’individu, est le fait d’être élément dans une individuation plus vaste par l’intermédiaire de la charge de réalité préindividuelle que l’individu contient, c’est-à-dire des potentiels qu’il recèle34 ». Les individus sont liés à travers leur réalité préindividuelle et s’individuent en une unité collective.
Dans la vision binoculaire, nous intégrons les informations de l’œil gauche et les informations de l’œil droit en une nouvelle dimension qui est celle de la perception en profondeur. Ce même principe vaut dans l’individuation psycho-sociale où l’affectivité et la perception sont des éléments disparates qui s’intègrent dans une dimension nouvelle : l’émotion.
Nous reviendrons sur l’individuation psycho-sociale dans la conclusion, pour exposer sa relation problématique avec la réalité préindividuelle. Il est auparavant nécessaire de clarifier ce dernier concept à travers les analyses épistémologiques de Gaston Bachelard.
Gaston Bachelard et Le nouvel esprit scientifique
Par son intérêt pour la psychologie, Simondon se rapproche de Gaston Bachelard et effectue sous sa direction une thèse sur la polarité en psychologie35. Même si les écrits de Bachelard sur la psychanalyse et l’imagination l’ont inspiré, il en retient surtout les analyses épistémologiques et développe un intérêt pour « connaître de plus près non seulement les résultats du travail scientifique, mais les méthodes de recherche elles-mêmes36 ». Nous ferons un rapprochement entre Simondon et Bachelard en nous appuyant principalement sur l’ouvrage de ce dernier, Le nouvel esprit scientifique, traitant de la nouveauté essentielle de la pensée scientifique contemporaine.
L’épistémologie non-cartésienne
Pour Bachelard, la pensée scientifique se base sur le réalisme et le rationalisme, deux métaphysiques contradictoires. L’épistémologue doit se placer entre ces deux métaphysiques et établir un dialogue entre elles. Il faut pour cela qu’il questionne les notions de base en se concentrant sur l’aspect relationnel de celles-ci. Ce que nous voyons par exemple remis en cause dans le cinquième postulat d’Euclide, c’est la notion de parallélisme des droites : « En effet, on peut déjà se rendre compte que le rôle des entités prime sur leur nature et que l’essence est contemporaine de la relation. Ainsi, on comprendra le problème posé par la demande d’Euclide quand on considérera véritablement le rôle des droites dans un plan et non plus leur nature d’absolu ou d’être, quand on saura, en variant l’application, généraliser la fonction de la notion de droite dans un plan, quand on s’instruira sur le prolongement des notions en dehors de leur domaine de base37 ». C’est en analysant le rôle de la droite dans un plan que la géométrie non-euclidienne s’est construite comme une généralisation de la géométrie euclidienne. La droite parallèle devient une droite spéciale, une notion déjà composée. Bachelard préconise un réalisme mathématique où les idées de transformation permettent l’extension d’une notion : « De cette manière, on connaît la forme mathématique par ses transformations. On pourrait dire à l’être mathématique : dis-moi comment l’on te transforme, je te dirai qui tu es. […] En somme, l’algèbre amasse toutes les relations et rien que les relations. C’est en tant que relations que les diverses géométries sont équivalentes. C’est en tant que relations qu’elles ont une réalité38 ». Ainsi, la pensée de Bachelard, comme celle de Simondon, repose sur un réalisme des relations.
Il fonde à travers ces observations une épistémologie non-cartésienne qui est une condamnation de la doctrine des natures simples et absolues. Descartes pense le monde objectif comme composé d’éléments absolus pouvant être connus dans leur totalité. L’objet simple est ainsi totalement séparé des relations avec d’autres objets, ce qui pour Bachelard est une erreur : « En réalité, il n’y a pas de phénomènes simples ; le phénomène est un tissu de relations. Il n’y a pas de nature simple, de substance simple ; la substance est une contexture d’attributs39 ». Là où le cartésianisme allait du simple au complexe, le non-cartésianisme opère un renversement puisqu’il va du complexe au simple, de l’organique au dégénéré. La science contemporaine sur laquelle reposent les analyses non-cartésiennes « substitue à la clarté en soi une sorte de clarté opératoire. Loin que ce soit l’être qui illustre la relation, c’est la relation qui illumine l’être40 ». L’épistémologie non-cartésienne est une rectification et une extension du système cartésien : elle n’est pas contraire à ce système, mais le complète. Elle apporte un élargissement des cadres de la connaissance.
L’hypothèse du préindividuel
L’épistémologie de Bachelard n’est pas une épistémologie « chosiste ». L’objet élémentaire de la microphysique n’est pas considéré comme un solide : « la particule électrique n’a pas la forme essentielle du solide parce qu’elle se déforme dans le mouvement41 ». La relativité nous invite à considérer la masse d’un objet comme fonction de sa vitesse. Le caractère substantiel d’un objet ne peut exister si la conservation de la matière ne tient plus. L’énergie joue ici le rôle de relation entre chose et mouvement : « Avant tout, il faut considérer la matière comme un transformateur d’énergie, comme une source d’énergie […] c’est la notion d’énergie qui forme le trait d’union le plus fructueux entre la chose et le mouvement42 ».
La théorie des quanta questionne l’individualité de l’atome puisque l’absorption d’un quantum d’énergie opère une différenciation chez celui-ci. Sa forme change s’il reçoit ou abandonne de l’énergie : « Par son développement énergétique, l’atome est devenir autant qu’être, il est mouvement autant que chose. Il est l’élément du devenir-être schématisé dans l’espace-temps43 ». La physique contemporaine nous invite à penser l’identité de l’être et du devenir qui est, comme nous l’avons vu, une notion centrale chez Simondon.
L’identité du corpuscule n’est donc plus vérifiée dans le temps. C’est ce que nous montre aussi la mécanique ondulatoire en pensant le corpuscule comme un paquet d’ondes : « Le corpuscule ne saurait avoir une permanence absolue, il ne peut tenir tous ses attributs comme la substance des philosophes soutenait toutes ses qualités. Les ondes qui le construisent ont à satisfaire à des conditions aux limites qui sont des conditions fondées dans des régions bien éloignées du point où le corpuscule matériel se présente comme une ombre éphémère. Autant dire que l’existence du corpuscule a une racine dans tout l’espace. […] Partout où le point agit, il existe44 ». Louis de Broglie, prix Nobel de physique en 1929 pour sa découverte du caractère ondulatoire des électrons, résume bien cette idée : « on ne conçoit plus le point matériel comme une entité statique n’intéressant qu’une région infime de l’espace, mais comme le centre d’un phénomène périodique répandu tout autour de lui45 ». La physique contemporaine remet en cause la réalité physique du point matériel. Elle nous rappelle que celui-ci est une abstraction mathématique. L’individu doit être considéré par rapport à son champ associé : nous retrouvons ici l’idée de milieu associé chez Simondon.
Nous comprenons maintenant mieux certains aspects obscurs de la notion de préindividuel chez Simondon, notamment ce passage d’ILFI : « On peut supposer que la réalité est primitivement, en elle-même, comme la solution sursaturée et plus complètement encore dans le régime préindividuel, plus qu’unité et plus qu’identité, capable de se manifester comme onde ou corpuscule46 ». L’onde et le corpuscule sont deux réalités individuées, deux images d’un phénomène complexe qui est celui de la réalité préindividuelle. Ils ne sont pas contradictoires, mais au contraire, forment un couple47. Les analyses épistémologiques de Bachelard nous présentent l’objet physique comme n’ayant pas de lieu précis, à travers la notion de champ, et comme n’étant pas identique à lui-même, à travers les nouvelles considérations apportées par la physique quantique et la théorie de la relativité. On ne peut appliquer la logique classique de l’être individué à la genèse de l’individu. Pour étudier la réalité préindividuelle, il faut élaborer une nouvelle logique où le principe du tiers exclu et le principe d’identité ne sont plus respectés.
Comme le souligne Vincent Bontems, membre du Centre international des études simondoniennes, Simondon s’inspire de la critique bachelardienne de la notion d’entité simple pour justifier le réalisme de la relation et l’hypothèse du préindividuel comme plus qu’unité et plus qu’identité48. La prouesse de Simondon est de transposer les analyses de Bachelard à tous les régimes d’individuation ainsi qu’à l’objet technique et non seulement à l’individuation physique. Même si l’approche de Simondon est innovante, nous avons voulu montrer à travers cette partie qu’il s’inscrit dans une continuité et qu’il n’est pas un « philosophe à part49 ».
Conclusion
Nous pensons que la substitution de la relation à la substance pose un problème fondamental qui est celui du statut accordé à la réalité préindividuelle. Comme nous l’avons vu dans le chapitre sur Bachelard, à travers les apports des sciences contemporaines, nous pouvons saisir la réalité préindividuelle. Mais cette saisie se fait seulement dans le cas de l’individuation physique. Ce concept s’obscurcit lorsque l’on commence à considérer la réalité préindividuelle dans les autres régimes d’individuation. Nous nous demandons en particulier comment s’opère l’individuation transindividuelle, qui est, rappelons-le, l’individuation en une unité collective des individus à travers leur charge préindividuelle.
Tout d’abord, la distinction entre la réalité préindividuelle et la réalité transindividuelle semble assez floue si nous ne considérons pas un ordre de succession, mais plutôt, comme le prescrit Simondon, l’existence de multiples phases en parallèle. De plus, Simondon n’arrive pas à lever le voile opaque qui entoure la rencontre entre ces deux réalités. Il nous invite à considérer la spiritualité comme une forme du transindividuel : « La spiritualité est la signification de la relation de l’être individué au collectif, et donc par conséquent aussi du fondement de cette relation, c’est-à-dire du fait que l’être individué n’est pas entièrement individué50 ». Nous comprenons par cette citation qu’à travers la spiritualité, l’individu pourrait prendre conscience de sa réalité préindividuelle. Néanmoins, l’explication apportée par Simondon ne semble pas suffisante et c’est ce que nous ressentons lorsqu’il écrit : « Il faut une première rencontre entre l’individu et la réalité transindividuelle, et cette rencontre ne peut être qu’une situation exceptionnelle présentant extérieurement les aspects d’une révélation51 ».
MEOT donne une occasion de saisir la réalité préindividuelle d’une autre façon, même si la solution apportée nous semble partielle : « L’objet qui sort de l’invention technique emporte avec lui quelque chose de l’être qui l’a produit, exprime de cet être ce qui est le moins attaché à un hic et nunc ; on pourrait dire qu’il y a de la nature humaine dans l’être technique, au sens où le mot de nature pourrait être employé pour désigner ce qui reste d’originel, d’antérieur même à l’humanité constituée en l’homme52 ». L’objet technique exprimerait la charge de nature associée au sujet qui l’a inventé. Il est étrange de voir que le rôle de la technique dans la relation entre l’humain et le monde est totalement occulté dans ILFI. La technique est cependant décrite dans MEOT, mais nous regrettons qu’elle soit réduite à une seule phase, résultat du dédoublement de l’« unité magique primitive53 ». Nous pensons que cette unité originelle est une abstraction puisqu’il nous semble impossible de concevoir une réalité pré-technique pour l’homme.
Si nous faisons l’hypothèse que la technique et l’homme sont en relation transductive, nous pouvons observer des ressemblances entre la technique et le transindividuel puisque ces deux concepts contribuent au dépassement et à la prolongation du vivant. C’est ce qui amène Bernard Stiegler à penser la refondation artefactuelle ou « prothétique » du transindividuel en considérant la dimension intrinsèquement technologique du préindividuel54. Vincent Bontems remarque que Stiegler n’apporte pas la solution au problème levé par Simondon, mais transforme ce problème pour mieux le résoudre à l’aide d’une terminologie technique. Il effectue donc un dépassement interne de Simondon55.
Ainsi, si nous restons fidèles aux analyses de Simondon seulement, le statut du préindividuel nous laisse perplexe. Nous sommes conduits à nous demander si cette réalité peut vraiment être localisée. Si ce n’est pas le cas, peut-on qualifier — peut-être à tort — Simondon de métaphysicien ?
Bibliographie
- BACHELARD, Gaston. Le Nouvel esprit scientifique, Paris : PUF, 2013.
- BARTHELEMY, Jean-Hugues, BONTEMS, Vincent. « Philosophie de la nature et artefact ». In : Appareil, 2008, URL : http://journals.openedition.org/appareil/72.
- BONTEMS, Vincent. « Simondon et Bachelard », 2019, URL : https://implications-philosophiques.org/non-classe/simondon-et-bachelard/.
- DE BROGLIE, Louis. La nouvelle dynamique des quanta, Apud, Électrons et Photons, 1928.
- MARGAIRAZ, Sarah. « Entre apeiron présocratique et métastabilité thermodynamique : l’idée de préindividuel chez Gilbert Simondon ». In : Methodos, 2013, URL : http://journals.openedition.org/methodos/3191.
- SIMONDON, Gilbert. L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble : J. Million (Krisis), 2005.
- SIMONDON, Gilbert. Du mode d’existence des objets techniques, Paris : Aubier, 2006.
- SIMONDON, Nathalie. « Quelques éléments sur la vie et les travaux de Gilbert Simondon ». URL : http://gilbert.simondon.fr/content/biographie.
- WHITEHEAD, Alfred North. Procès et réalité, Gallimard, 1995.
Footnotes
-
Nous utiliserons désormais l’abréviation ILFI. ↩
-
Nous utiliserons désormais l’abréviation MEOT. ↩
-
Voir l’étude sur la pensée présocratique de la genèse et ses limites par Sarah Margairaz, Entre apeiron présocratique et métastabilité thermodynamique : l’idée de préindividuel chez Gilbert Simondon, Methodos, 2013, URL : http://journals.openedition.org/methodos/3191. ↩
-
Simondon lui dédicace sa thèse principale. ↩
-
Nous avons alloué une partie à l’explication de ce dernier concept. ↩
-
SIMONDON, Gilbert. L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble : J. Million (Krisis), 2005, p. 24. ↩
-
SIMONDON, Gilbert. Du mode d’existence des objets techniques, Paris : Aubier, 2006, p. 22. ↩
-
Ibid., p. 226. ↩
-
ILFI, p. 25. ↩
-
MEOT, p. 69. ↩
-
Voir le chapitre de MEOT intitulé « Évolution de la réalité technique ». ↩
-
WHITEHEAD, Alfred North. Procès et réalité, Gallimard, 1995, p. 92. Nous affirmons, avec une terminologie whiteheadienne, que l’avancée créatrice produit une multiplicité de lignes de devenir. ↩
-
ILFI, p. 32. ↩
-
Ibid., p. 311. ↩
-
Voir le chapitre de MEOT intitulé « Problèmes actuels ». ↩
-
ILFI, p. 34. ↩
-
Le concept de disparation est emprunté à la théorie de la vision en relief. ↩
-
Nous verrons plus en détail l’apport de la physique quantique sur la pensée de l’individuation dans le chapitre sur Bachelard. ↩
-
« Histoire de la notion d’individu » est un chapitre des compléments d’ILFI. ↩
-
ILFI, p. 204. ↩
-
Ibid., p. 29. ↩
-
MEOT, p. 31. ↩
-
Voir la partie consacrée au rythme du progrès technique du chapitre de MEOT intitulé « Genèse de l’objet technique ». ↩
-
ILFI, p. 320. ↩
-
Voir le chapitre d’ILFI intitulé « Forme et Matière ». ↩
-
Terme emprunté à l’approche systémique. ↩
-
La concrétisation est l’augmentation de la synergie fonctionnelle des différents éléments d’un objet technique. ↩
-
MEOT, p. 23. ↩
-
Ibid., p. 187. ↩
-
ILFI, p. 31. ↩
-
Ibid., p. 31. ↩
-
Ibid., p. 191. ↩
-
Ibid., p. 250. ↩
-
Ibid., p. 29. ↩
-
Cette thèse n’a cependant pas été terminée. ↩
-
SIMONDON, Nathalie. « Quelques éléments sur la vie et les travaux de Gilbert Simondon ». URL : http://gilbert.simondon.fr/content/biographie ↩
-
BACHELARD, Gaston. Le Nouvel esprit scientifique, Paris : PUF, 2013, p. 23. ↩
-
Ibid., p. 27. ↩
-
Ibid., p. 113. ↩
-
Ibid., p. 110. ↩
-
Ibid., p. 34. ↩
-
Ibid., p. 51. ↩
-
Ibid., p. 55. ↩
-
Ibid., p. 69. ↩
-
DE BROGLIE, Louis. La nouvelle dynamique des quanta. Apud, Électrons et Photons, 1928, p. 105. ↩
-
ILFI, p. 26. ↩
-
La dualité onde-corpuscule devient ainsi un couple onde-corpuscule. ↩
-
BONTEMS, Vincent. « Simondon et Bachelard », 2019, URL : https://implications-philosophiques.org/non-classe/simondon-et-bachelard/ ↩
-
Le fait que Simondon ne cite pas systématiquement les auteurs qui l’ont inspiré contribue à cette désignation. ↩
-
ILFI, p. 252. ↩
-
Ibid., p. 274. ↩
-
MEOT, p. 247. ↩
-
L’unité magique primitive est un élément central de la théorie des phases de la culture exposée dans MEOT, son statut est également problématique. ↩
-
BARTHELEMY, Jean-Hugues, BONTEMS, Vincent. « Philosophie de la nature et artefact ». In : Appareil, 2008. Nous reprenons ici les termes utilisés par Jean-Hugues Barthélémy pour décrire la philosophie de Bernard Stiegler. ↩
-
Ibid. ↩